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JEAN*, AU COEUR DES PROCÉDURES D’ASILE

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Jean, peux-tu te présenter ?

Je suis né à Lausanne, passé les premières années de ma vie à la Vallée du Joux. On a ensuite déménagé dans la région Lausannoise. Lorsque j’avais 15 ans, on est allé à Collonges, j’y ai fait mes études, le bac et trois ans de théologie. J’ai arrêté parce que j’ai réalisé que j’aurais de la peine à fonctionner comme pasteur. Après mes études, j’ai travaillé en Suisse comme berger pendant plusieurs saisons.

Berger ! Ah, donc tu n’as pas fait pasteur, mais berger quand-même (rires).

Voilà, je paissais mais les moutons. C’était rigolo ! Après j’ai eu l’opportunité d’acheter une propriété dans le sud de la France, où j’ai pu développer une partie de mes activités agricoles et en même temps accueillir des jeunes en difficulté, des jeunes qui étaient passés par la justice française. On a créé une association avec une sœur adventiste de la région qui avait monté une école Montessori. Je recevais souvent des jeunes en rupture scolaire et ils allaient prendre leur cours auprès de cette personne.

Comment es-tu revenu en Suisse ?

Je me suis retrouvé seul avec les quatre enfants. Je devais prendre une décision : rester sur la France ou rentrer en Suisse. J’étais un peu isolé de tout. La première école était à 35 km. Cela compliquait les choses. J’ai donc pris la décision de rentrer à Vallorbe.

Étudiant en théologie, j’avais travaillé chez Securitas. Je les ai contactés depuis le sud de la France, mais ils m’ont dit qu’ils ne recrutaient pas par téléphone. J’ai dit que je connaissais un M. Nanceau avec qui j’ai travaillé, c’était un responsable. Je ne savais pas s’il y travaillait toujours. Et c’était un des responsables de Securitas Lausanne ! J’ai été engagé tout de suite. Il m’a dit : « Y’a un centre de réfugiés qui va ouvrir à Vallorbe. Avec ton expérience professionnelle, tu travailleras très bien sur ce site ». Six mois après j’étais l’un des responsables du centre de sécurité de Vallorbe.

Travailles-tu au même poste encore aujourd’hui ?

Non, au bout d’une année et demi, le directeur m’a demandé de travailler pour la Confédération et depuis 2003, je fais de la procédure d’asile. J’auditionne des requérants, puis je prends une décision. C’est moi qui décide si ses motifs sont pertinents en matière d’asile, s’il doit quitter la Suisse ou alors s’il doit obtenir la motion provisoire pour X raisons.

J’imagine que les familles te craignent. Elles se demandent ce que tu vas décider. Ce sont des décisions lourdes que tu prends tous les jours.

Pas tous les jours, mais ce sont des décisions qui engagent la destinée d’une personne. Ce n’est pas toujours facile. Mais je ne suis pas craint par les requérants. J’ai de bons contacts avec eux même si l’audition est parfois difficile. Il y a beaucoup de respect. Les choses se passent relativement bien. Même quand je suis obligé de décider que la personne doit quitter la Suisse, je l’appelle dans mon bureau et je lui explique pourquoi. Je prends du temps pour lui expliquer qu’avec les éléments dont je dispose, il ne lui est pas possible de rester en Suisse.

Tu es un homme de foi, ancien d’église. On est bien conscient que tu ne peux pas faire de prosélytisme. Mais comment ta foi change la donne par rapport à quelqu’un qui n’a pas cette même foi ?

J’ai pris l’habitude de prendre un temps de prière seul dans mon bureau le matin avant de commencer mon travail. Je vois que dans certaines situations, je réagis différemment de mes collègues. Je me souviens, une fois j’étais avec une personne de Géorgie, quelqu’un d’assez violent, elle sortait de prison et avait agressé violemment des officiers de police. J’avais lu le rapport de police. Je savais que cette personne était dangereuse. Lorsque j’ai commencé l’audition, ce monsieur a voulu imposer ses règles du jeu. Il y a eu très vite des tensions très fortes. Je voyais que la peau de ce monsieur changeait de couleur. Je voyais sa rage décupler. Je n’ai rien dit, mais me suis mis à prier dans le silence. Puis tout à coup, je l’ai vu se calmer. Il a accepté de répondre à mes questions alors qu’il ne voulait pas au début. A la fin, il a demandé pardon pour son attitude. Le traducteur a dit : « Mais vous êtes incroyable. Vous arrivez à faire des choses qu’aucun autre collègue n’arrive à faire ». Ce qui s’est passé là, ce n’est pas moi. Mais je vois que dans ces situations, la prière peut être extraordinairement efficace et amener un esprit différent dans l’audition. J’ai vécu des choses incroyables.

Ce n’est pas simple d’être chrétien dans un milieu si difficile. Pour toi c’est peut-être devenu commun. Mais penses-tu que tu serais devenu aussi dur, indifférent ou amer que tes collègues sans ta foi ?

Je vois des collègues qui n’ont pas eu le courage de partir à cause du salaire intéressant et ils ont fini dans un état déplorable. C’est vrai que ce n’est pas facile. Mais j’ai aussi des collègues humanistes qui font un travail formidable. Face aux problématiques religieuses, aux personnes qui sont persécutées pour leur foi, j’ai une approche différente de celle de mes collègues. J’ai une connaissance de la Bible qui fait que je peux très facilement définir si la personne me mène en bateau ou s’il y a eu une vraie conversion.

Tes collègues te reconnaissent par rapport à ça ?

Aujourd’hui je suis plus dans l’administratif et moins dans la procédure d’asile, mais il fut un temps où on disait pour les cas particuliers : « Donne à Jean, il va se débrouiller avec ». Mais par rapport à la foi, la plupart de mes collègues n’ont aucune connaissance biblique ou tout au plus une connaissance basique.

Je me souviens d’un Jordanien devenu chrétien. Son récit tenait la route. C’était une belle conversion. Et bien sûr sa famille a très mal vécu sa conversion de l’islam au christianisme. Il a été déshérité et son frère lui a tiré deux fois dessus. Heureusement, les deux fois, la balle l’a loupé. Son histoire m’a beaucoup touché. Je lui ai accordé la protection. Pour une fois, j’ai demandé à la direction de ne pas envoyer simplement une lettre pour l’avertir. Parce que quand on dit non, on accueille la personne dans le bureau pour le lui dire. Quand on dit oui, on envoie simplement une lettre pour indiquer qu’elle a le statut de réfugié. Comme le Jordanien était encore au centre de Vallorbe, j’ai demandé de pouvoir lui communiquer la décision de vive voix pour une fois. Ce qui a été accepté. J’ai pris un de mes collègues qui parle très bien l’arabe et je lui ai expliqué que son statut était accordé et qu’il allait pouvoir construire sa vie en Suisse.

Wouahou, ça a dû être un moment très fort !

Oui, j’ai beaucoup apprécié ce moment. J’ai vu qu’au début il ne savait pas bien ce qu’il se passait. Tout à coup, il a réalisé, il s’est levé, il a mis la main sur son cœur et il m’a dit : « Je vais vous dire, je serai digne de la confiance que vous m’avez accordée ».

Il y a des moments très durs. Des récits de violence, de torture qui me hanteront jusqu’à la fin de mes jours. Mais il y a aussi des moments très forts comme celui-là qui resteront jusqu’à la fin de mes jours.

Des fois, cela a un impact sur ma vie chrétienne. Je me souviens une fois, lors du printemps arabe, le centre m’avait appelé car il y avait cinq ou six personnes nord-africaines qui étaient excessivement violentes. Lorsque je suis allé pour essayer de discuter avec eux, ils ont commencé à envoyer des pierres, des projectiles sur les vitres du centre et sur nous. La sécurité a appelé la police. Les gendarmes sont arrivés. La bagarre a éclaté. Les Magrébins ont été arrêtés par la police à coups de matraque. C’était un vendredi. Le soir, je me retrouvais à Yverdon pour commencer le Sabbat avec l’église. C’était un moment très pénible. Chaque fois que je fermais les yeux pour prier, je revoyais ces coups de matraque, j’entendais les hurlements, les insultes. J’étais incapable de me concentrer sur autre chose. Des fois c’est tellement violent, ça crée un impact sur la vie personnelle et sur la prière.

Une dernière expérience. Depuis l’année passée, on a beaucoup d’Afghans qui arrivent. L’un d’eux me dit qu’il veut me poser une question. Je commence à parler avec lui, je vois que son anglais n’est pas très bon. Il appelle un autre Afghan qui parle mieux l’anglais. En même temps arrivent une dizaine d’Afghans pour voir ce qu’il se passe. Je vois que la première personne se fâche et leur parle un peu durement et les autres partent. Il hésite à parler et pour finir il me demande avec beaucoup d’hésitation : « J’en ai assez de l’islam et de sa violence. Je voudrais devenir chrétien. Je voudrais lire la Bible. Où puis-je me procurer une Bible ? » Celui qui traduit me demande s’il peut répondre. Je lui dis : « Allez-y ». Il lui dit : « J’ai une Bible. Lorsque j’ai découvert la Bible c’était tellement extraordinaire que je n’ai pas arrêté de la lire pendant trois jours. Si tu veux je te la donne ».

Cela a été très très fort de voir que des personnes qui n’avaient pas eu la possibilité de lire la Bible étaient capables de passer trois jours et trois nuits à la lire. Alors que dans notre pays, des milliers de personnes ont la liberté d’avoir accès à la Bible facilement et ne la lisent pas ou la lisent de manière anecdotique ou négligeable. Pour moi, voir ces Afghans se jeter sur la Bible, cela m’a beaucoup touché.

 

* Jean est un nom fictif utilisé dans cet article. Les faits sont quant à eux réels.

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